Aux âmes bien nées…

Hier, en fin de journée, nous lancions un petit quizz sans prétention sur les différentes pages sociales de la rédaction, de Instagram à Facebook en passant par Twitter et Google+. Il s’agissait de voir si parmi nos lecteurs, quelqu’un serait capable de nommer une moto d’après une simple photo du bouchon de réservoir et d’un énigmatique emblème. Celle ci-contre.

Vous n’avez pas trouvé ? En fait, nous aurions été bien surpris que quelqu’un parvienne à la reconnaître. Car la marque en question est sans aucun doute la moins connue parmi les constructeurs d’outre-Manche. Si beaucoup de lecteurs ont cité Norton, BSA, Triumph, Triton, Ariel, Brough Superior et autres légendes de la moto, personne n’a pensé à … Silk, une marque venue du verdoyant comté du Derbyshire.

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Une Sabre plutôt bien affûtée

silk-700s-mk2_005Car c’est bien d’une Silk « Sabre » 700s Mk2 qu’il s’agit. Et du haut de ses presque 40 ans, ce bicylindre 2-temps de 653 cm³ prend véritablement des allures de machine à voyager dans le temps. Mais je vais d’abord vous expliquer comment mes fesses se sont retrouvées sur cette machine.
Depuis le début de l’année 2015, L’Équipement.fr compte un nouveau membre, en la personne d’un stagiaire présent quelques semaines sur l’année. Et s’il n’a que 21 ans, le bougre est passionné par les vieilles qui fuient un peu et font trop de bruit. Au point de faire de la piste avec une Yamaha TZ125. Or, au détour d’une conversation moto, il a un jour nommé cette Silk 700s offerte par son père pour ses 20 ans. Et hier, après des semaines à le menacer de flinguer son rapport de stage il m’en confie les clefs de son plein gré. Par rapport aux motos récentes, la procédure de démarrage ressemble à celle d’un avion de chasse. Il faut dire que la belle ne dispose pas du démarreur électrique. Il faut donc doser le starter et la poignée de gaz en même temps qu’on lance des coups de kick. En s’esquintant au passage le tibia sur le repose-pied droit qui, même replié, reste proéminent. Bon prince, il en assure le premier démarrage et je m’enfuis prestement au guidon de cette véritable rareté construite à seulement 138 exemplaires. Autant vous dire qu’on ne doit pas en croiser beaucoup en France.

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Tout réapprendre

Enfin, quand je dis que je m’enfuis, c’est une manière de parler car il me faut tout réapprendre sur ce qui, au départ, ressemble à un piège. Comme pour tout 2 temps qui se respecte, il faut garder un filet de gaz en lâchant l’embrayage. Mais là ,c’est plutôt genre filet de bœuf ! Avec un embrayage qui s’avère peu progressif et lance la moto dans un tremblement qu’on a tous oublié sur nos motos récentes. La première tire long, très long même puisqu’elle est supposée emmener la Silk jusqu’à 80 km/h. Je ne tente pas le coup et je passe la seconde. C’est là qu’opère la magie du Time Travel. En effet, la 700s dispose d’une boîte Racing-Racing, ou Inversée-Inversée. Vous connaissez la boîte Racing sur laquelle les vitesses sont inversées (1re en haut, le reste en bas) ? Ici, c’est pareil mais en plus, le sélecteur est à droite. Les changements de vitesse imposent donc une petite gymnastique cérébrale et une annulation d’habitudes pouvant parfois être bien ancrées. N’allons pas écraser le pied droit pour ralentir, les effets seraient dévastateurs car la boîte de vitesse Scott ne supporterait pas le choc. Celle-ci impose d’ailleurs de fortement décomposer les mouvements et d’utiliser la technique du double débrayage à la descente des rapports mais aussi − et là, ça devient sport − à la montée. En quelques kilomètres, les nouveaux réflexes sont bien là et il est possible de commencer à profiter de cette moto. Car sa conduite est un réel plaisir, loin de la violence du seul autre moteur 2T que j’avais pu tester (une Bimota 500 V-Due), le twin de la Silk s’avère doux à l’usage tandis que la partie cycle incite à la balade. Attention, ce n’est pas une manière polie de dire qu’elle se transforme en marshmallow dès qu’on attaque. Non, ici, le cadre reste rigide et les suspensions sont confortables sans être molles. La fourche notamment, surprend par sa progressivité. Il y a des machines récentes qui peuvent vraiment rougir de honte …

Bien sûr, le freinage demande un minimum d’anticipation malgré la présence d’un double disque et un feeling convenable au levier. Le tambour placé à l’arrière est là pour la déco. De l’autre côté de la roue arrière, on trouve une transmission … par chaîne. Non, la photo n’est pas truquée, ce n’est pas un cardan : la chaîne est bien à l’abri sous son carter destiné à la protéger des agressions extérieures. Au final, on en vient presque à se dire que cette solution n’est pas si inesthétique qu’on pourrait le penser et que, là encore, elle aurait sa place sur les productions actuelles. Après un rapide retour au bureau pour récupérer quelques affaires, il est temps de repartir. La moto est encore chaude et se réveille au premier coup de kick. Un exploit qui ne se renouvellera pas ce mardi matin.

Sportive, avant même de démarrer

silk-700s-mk2_007Après une nuit de repos, il est temps de quitter le domicile pour rendre Mémé à son propriétaire. Contact, je replie le repose-pied droit pour sortir le kick, me penche pour atteindre le starter placé sur le moteur et le relever. Robinet de réserve (tiens, ça aussi on a vite oublié…) en bas et c’est parti pour l’échauffement matinal. 18 coups de kick, 3 litres de sueur et 4 tibias plus tard, elle craque. Je posterai quelques vidéos prochainement, mais il faut bien reconnaître qu’au niveau du son et de l’odeur, c’est … indescriptible. Certes, on a bien un bruit de 2 temps, mais ô combien plus sourd que les 50 cm³ des minots. Après une petite minute de légers coups de gaz pour faire monter la température, la voici prête à s’élancer. Je me penche pour attraper ce guidon qui semble si loin. Embrayage, première et je reste immobile, sous les yeux des passants qui doivent penser que j’ai eu mon permis hier matin. Je viens d’écraser une pédale de frein qui n’avait rien demandé, saleté d’habitudes. Première en levant le pied droit et c’est parti.

Fine comme une 125 cm³, la Silk 700s se faufile aisément pour sortir de la ville. Et avec à peine 140 kg, elle pourrait aisément faire oublier qu’elle cube 5 fois plus. La route vers le bureau est rapidement avalée alors que je veille à respecter les limitations. La preuve, je suis à 90. Tiens, c’est quoi ce compteur ? Surprise, il est gradué en miles ! Bon, on baisse le rythme… Mais cela montre que cette Silk a la santé. Le régime de croisière se situe aux environs de 4 000 tr/min, ce qui, sur le 4e et dernier rapport vaudrait déjà un bon coup sur la tête de la part de la maréchaussée. Vient alors le moment de fermer le robinet d’essence et couper le contact (dans cet ordre) avant de rendre les clefs à son propriétaire qui fait le tour afin de s’assurer que je n’ai rien cassé. Il faut dire qu’avec si peu d’exemplaires fabriqués (et combien en circulation ?), je m’en serais voulu.

Vous ne connaissiez pas la Silk 700s Mk2 ? Jusqu’en janvier 2015, moi non plus. Depuis, j’ai eu la chance d’en voir une, d’en discuter avec son propriétaire et eu le bonheur d’en conduire une. Ce qui, au delà de faire de moi un privilégié, m’a permis de confirmer deux choses :

  • une moto peut avoir plus de 35 ans, à peine 54 chevaux et être un vrai régal à conduire malgré quelques imperfections*
  • on peut avoir 21 ans et transpirer la passion pour des motos anciennes qu’on prend plaisir à faire vivre ou revivre. Et de vrais vieux tromblons, pas des néo-rétro de hipsters qui, finalement, ne roulent jamais. Tout n’est donc pas perdu 😉

Dans un cas, il est clair que la valeur n’attend pas le nombre des années. Dans l’autre, cela permet, s’il en était besoin, de se rappeler que les machines actuelles feraient parfois mieux de stopper leur course à la fiche technique pour se concentrer sur le plaisir de celui ou celle qui se trouve au guidon.

 

* bon, je vais être franc :

  • placer le kick du même côté que le sélecteur est d’une débilité sans nom car on vient forcément taper dans le kick replié pour chaque changement de rapport
  • le démarreur électrique, ça fait peut-être moins viril mais c’est une belle invention
  • la moindre bougie éclaire mieux que ce qui tient lieu de phare
  • le vrai progrès depuis 1978 est à chercher du côté des pneus, ici, la limite est rapidement perçue. À venir, un test de pneus récents au look rétro.
  • les boîtes synchronisées qui n’imposent pas de double débrayage, c’est mieux

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  • Renaud Bouin

    Il en a bien de la chance votre stagiaire !! C’est un vrai morceau de l’industrie moto britannique, et cette moto m’a toujours fascinée.

    Pour l’anecdote, le moteur a bien plus que 40 ans, il découle en effet des Scott Squirrel et Flying Squirrel, des moto 2-temps refroidie par eau (qui a dit RDLC ?) datant de… 1922 ! George Silk a fondé son entreprise de pièces détachées pour Scott à la fin des années 60, et installa des moteurs Scott dans un cadre plus moderne fabriqué par Spondon (les Silk Scott-Special). Pour des raisons de droit sur la marque Scott, il décida de créer son propre moteur, et ainsi naquit la 700S. La moto présentait pas mal de solution moderne pour l’époque, comme le refroidissement liquide ou le carter étanche de chaine, mais également pas mal de points techniques assez anachronique (typiquement britannique ?), comme la boite de vitesse issue d’une Velocette Venom, ou l’absence de pompe à eau, la circulation du liquide se faisant par principe de thermosiphon. Mais ça reste un petit bijou, et j’avais lu un essai qui vantait sa précision et sa tenue de route. Dommage qu’elle n’est pas plus marché !! Mais on peut se consoler avec une Yamaha 350 RDLC !

    Ps: Si par le plus grand des hasards votre stagiaire cherche à s’en débarrasser (sacrilège !!), je me propose de l’en débarrasser bien gentiment 😉