Moto Tour : Le jour des 18 marathons

Ou comment l’épreuve que j’appréhendais le plus m’a démontré que la réalité peut être plus tordue que mon imagination.

Ce vendredi, la caravane du Moto-Tour doit quitter Issoire pour rallier Toulon, ville finale de ce périple d’une semaine. Le tracé est démesurément long (pour cette cylindrée) ; 741 km sont au programme. Sur Huguette dont la selle est un parpaing recouvert de noyaux de pêches qui devient difficile à supporter au bout de deux heures. Or là, avec les moyennes attendues, ce sont presque 15 heures de moto qui s’annoncent.

Et ça commence mal. Il est 5 h 26, je dois partir dans trois minutes et on démarre Huguette pour découvrir que le radiateur a profité de la nuit pour se transformer en cascade. L’eau coule du radiateur droit à pleines eaux. Bon, je démarre quand même, je vais pointer afin de ne pas prendre de pénalités et je reviens au stand pour que les réparations puissent débuter. Émeric, Mathias et Christophe se jettent sur la moto pour déterminer d’où viennent exactement les fuites, démonter les radiateurs et entamer le colmatage. Sur leur ordre, je dégage. De toute manière, vu mon niveau en mécanique, je ne serai guère utile. Et je préfère ne pas trop regarder ou penser au retard, l’important est de rester calme. Il fait un froid de canard, Christophe finit par aller chercher le sèche-cheveux de Sonia Barbot dont le stand jouxte le nôtre pour accélérer la solidification de la pâte.

Tout le paddock a déserté Issoire et les trois bougres s’échinent pour que la moto soit en état de rouler. Au bout d’une heure trente, le moteur se fait entendre, on me dit de sauter dessus pour rallier le premier contrôle horaire (CH). Jeff, du PC Course, me donne quelques conseils pour que tout se passe pour le mieux mais je vois dans son regard qu’il ne croit pas beaucoup au fait que je puisse pointer ce soir à Toulon.

Reste prudent, c’est une longue étape et on est vendredi 13.

J’en ai bien conscience, mais là, ma seule pensée, c’est de rejoindre ce premier CH, tout en surveillant la température du moteur. La réparation semble avoir été efficace puisque le premier point stop ne se fera qu’au bout de 90 km pour faire le niveau d’eau. C’est trois fois mieux qu’hier et ça me permet de rattraper un peu de temps. Par précaution, j’avais monté une sacoche de selle supplémentaire afin de disposer de près de 6 litres dans différentes bouteilles. Il ne s’agirait pas de se retrouver sans eau au beau milieu de la forêt car vus les coins à traverser, sans réseau téléphonique, c’est un coup à finir dévoré par les autochtones. Le second rechargement se fera au 160e kilomètre, un peu avant le CH où Landry m’attend encore, avec de l’eau bien entendu pour recharger mes bouteilles mais surtout un café chaud qui s’avère salvateur après avoir roulé par des températures oscillant entre 5 degrés au-dessus de zéro et 2 au-dessous.

Elle marchera peut-être mieux avec ça. #MotoTour #JourLePlusLong

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Pendant que je refais le plein du radiateur (par précaution), un couple arrive sur l’une des rares motos engagées en catégorie « duos ». Les deux pilotes/passagers (puisqu’ils échangent leur place périodiquement) de la #128 sont livides et la douleur se lit dans leurs yeux. Il suffit de regarder leurs gants pour comprendre : ils ont oublié leurs gants d’hiver au paddock et sont en gants racing ventilés. Je n’ose même pas imaginer la souffrance endurée dans les sous-bois. Et ce n’est que le début car la suite du tracé prévoit de nous amener à des altitudes que le soleil n’a pas encore réchauffées. Landry est reparti, il doit aussi assurer l’assistance de Sandrine et Mylène sur la Yamaha YBR et la Honda MSX. Les commissaires viennent prendre des nouvelles d’Huguette dont les fuites et la consommation d’eau sont devenues la blague récurrente du paddock. L’un d’eux me propose quelques bonbons pour me redonner un peu d’énergie et repart à son poste. Ayant pris sans regarder, je me retrouve avec trois frites dans la main. Je vais vers Julie et Goulven pour leur en proposer. Leurs sourires en disent long sur les joies qu’apportent ces maigres soutiens. Je leur souhaite bon courage et je repars pour la première base chrono de la journée.

Une base chrono, c’est assez simple. Quand on vous donne le départ, vous devez rouler à la vitesse moyenne qui vous a été indiquée. Ici, 55 km/h. Pendant combien de temps ? Mystère. Vous ne l’apprenez qu’une fois sorti de la base chrono. La route comportant de nombreux virages tant en montée qu’en descente, il faut en permanence ajuster pour tenter de coller à cette moyenne. Un numéro d’équilibriste qui doit s’avérer bien plus simple sur les motos équipées d’un régulateur de vitesse. Ici, la gestion de la vitesse cessera en moins de 20 kilomètres. Un rapide coup d’œil au compteur m’indique que j’ai roulé à environ 56 km/h de moyenne. Je vais prendre un peu de pénalité mais ce n’est rien à côté de mon retard au premier CH. Et surtout par rapport au suivant.

Les mauvaises habitudes d’Huguette reprenant le dessus, le plein d’eau doit être fait tous les 25 à 40 kilomètres selon les portions. Dans l’absolu, rien de dramatique, mais sur une journée aussi longue, cela met sacrément la pression pour s’assurer de pointer dans les temps. Il me faut rouler un peu plus vite que ce que je voudrais. Dans une descente sur une petite route forestière, je sens un mouvement à l’arrière. Je contrôle de la main et il me semble que la seconde sacoche a bougé. Je me retourne pour vérifier si cela nécessite de s’arrêter immédiatement avant de voir la sacoche partir dans la roue. Quand je regarde à nouveau vers l’avant, j’ai dérivé à gauche de la route. Tellement à gauche que ma roue avant part dans le fossé humide. Deux solutions : soit je tente d’éviter d’aller dans le fossé et je risque de coucher la moto soit j’accompagne le mouvement. La seconde solution semble finalement la moins pire. Après tout, un Supermotard, c’est une machine de tout-terrain avec des roues de route. La chute est évitée et après quelques minutes de galère, je reviens sur la route. Moto béquillée, je rattache la sacoche correctement et comprends la cause du souci : les bouteilles vides étant du même côté de la sacoche, les pleines l’ont déséquilibrée. Je réarrange le tout et tente d’ajouter ma surveste de pluie, portée ce matin pour couper le vent froid. Peine perdue, ça ne rentre pas. Arrive alors la moto #128. Ils s’arrêtent pour voir si tout se passe bien et acceptent de transporter ma surveste jusqu’à Toulon. Mais la place leur manque un peu. Débarque alors une voiture de l’organisation. Je vais leur demander s’ils peuvent faire les coursiers, ce qu’ils acceptent. En revanche, il s’agit de la voiture balai, chargée de recueillir les pilotes qui abandonnent sur casse ou ras-le-bol. En théorie, quand cette voiture te rattrape, c’est mauvais signe.

La Honda est repartie et je m’empresse de faire de même : la journée n’en est qu’à son tiers. Comme mes soucis. Les pleins d’eau continuent à se faire de manière régulière. Histoire d’éviter de sombrer dans la routine, Huguette réclame son dû tous les 30 kilomètres. Ou 20. Voire 15 quand elle sent que je m’ennuie. Je vois l’heure tourner et de rapides calculs me font comprendre que je vais forcément arriver en retard au second CH, situé au pied du Mont Ventoux. D’autant que je n’ai pas encore mangé et qu’il va encore falloir un plein plus un complément pour s’assurer de ne pas tomber en panne pendant la montée, elle aussi en base chrono.

Ce petit complément se fera dans une station où la caissière semble amusée de me dire que j’en ai pour 6,66 €. J’en souris en me disant que de toute manière, il ne peut plus rien m’arriver d’autre qu’un moteur qui implose. Vous savez quoi ? Même quand on envisage le pire, un truc pire arrivera forcément. Le road-book m’indique qu’au prochain rond-point, je dois prendre sur la gauche pour rejoindre Beaumes-de-Venise. Je balance Huguette d’un angle sur l’autre pour sortir. Un bruit tenant autant du Crac que du Scriiitch se fait entendre, je n’avance plus et quelque chose traîne au sol. Je débraye, me gare sur le bord de la route et béquille.

Ça commence à faire beaucoup… #MotoTour #JourLePlusLong

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Là, j’ai un peu envie de pleurer. Une chaîne cassée, à mi-course, c’est rageant. Je vire le casque et appelle le PC Course pour annoncer à Jeff l’abandon de la #132 sur casse mécanique. J’appelle ensuite Émeric pour lui dire de venir me chercher. Il me demande alors comment la chaîne s’est brisée car on peut sans doute réparer. Je tire alors sur le tas de spaghetti autour du pignon pour découvrir que … j’ai déraillé. La chaîne est entière ! Dans mon agacement devant ce coup du sort, cette éventualité ne m’avait pas effleuré. J’appelle le PC Course en urgence pour leur dire que je n’abandonne pas, que je vais repartir pour le prochain CH. Je replace la chaîne sur la couronne, constate, sans surprise, qu’elle est très détendue et cherche les outils pour régler ça. Ben tiens mon couillon, on a tout viré ce matin afin d’avoir toute la place pour les bouteilles d’eau. Quelle riche idée !
J’arrête alors un automobiliste pour braquer sa voiture, y coller Huguette et filer jusqu’à Toulon lui demander s’il y a un garage dans les environs. Il me dit que dans le prochain village sur le tracé, il y a un vendeur de vélos. Soit, cela devrait faire l’affaire. Après tout, quelques clefs à molette et clefs 6 pans, ça ne devrait pas lui être inconnu.

Las, c’est bien là que j’ai cru que j’allais perdre mon calme et ma journée. Fort occupé à vanter les qualités d’un VTT Bianchi à plus de 600 €, le taulier semble clairement ne pas apprécier mon arrivée. Je lui demande s’il peut me prêter (j’insiste : prêter) deux ou trois outils pour retendre ma chaîne car je suis sur une épreuve chronométrée et je viens de casser. La réponse, formidable :

Tu t’es cru à la maison ou quoi ?

Devant mes yeux sans doute aussi ahuris qu’incrédules, il accepte de regarder dans ses outils, proprement alignés sur le mur. Pour rajouter, quand je précise qu’il faut une taille 6 pour la clef allen et du 24 pour les clefs plates, que lui « vend des vélos, pas des tracteurs. » Bon, je le tue tout de suite à coups de casque ou je fous le feu à sa boutique à ce vendeur de chaussures ? Il me dégote une clef à molette et une Allen qui est arrondie tant elle a servi. Pas grave, je me colle dehors et je m’attelle à la tension de chaîne. J’ai faim, je suis en nage et en colère. Du coup, je me mélange les pinceaux et j’en viens à ne plus savoir comment on fait une tension. Coup de bol, deux motos du PSR arrivent. Le PSR, ce sont les « gendarmes du Moto-Tour », ils sont chargés de vérifier que les concurrents passent bien à certains points définis (les CP) sur le tracé et qu’ils ne roulent pas à130 en ville. Et là, ils se transforment en mécanos pour m’aider à repartir, non sans ouvrir de grands yeux devant les outils prêtés et les propos du gérant qui semble plus prompt à vendre des vélos qu’à dépanner les pilotes de « tracteur ». J’apprendrais plus tard que Maxence, qui a cassé son câble d’embrayage, a lui trouvé un vendeur de vélos qui, apprenant que l’épreuve était chronométrée, a tout laissé tomber pour le dépanner au plus vite. Certains devraient en prendre de la graine. Je repars vers le Ventoux, escorté par les deux motos du PSR, et j’arrive au CH2, prêt pour la base chrono. Je suis le dernier à y passer et certains ne pensaient même plus que j’allais y arriver. Ils prennent mes bouteilles pour les remplir, me proposent des barres de céréales (mais j’en ai en stock), du jus de fruits, des biscuits. Les voir agir ainsi me remotive. Et après tout, si je suis là après avoir déraillé et après un nombre incalculable de remplissages de radiateur, ce n’est pas pour ne pas aller au bout.

Départ de la seconde base chrono. Toujours 55 km/h mais cette fois, le panorama est vraiment à couper le souffle : on grimpe le Ventoux ! Je surveille le compteur pour caler ma vitesse et pour surveiller la température moteur. Arrivé en haut du Mont Ventoux, je suis pile à 55,0 km/h de moyenne mais pas de panneau annonçant la fin de la base chrono. Souci : durant la montée, Huguette a chauffé. Je fais la descente en roue libre, moteur éteint afin de l’aider à refroidir. Mais ça ne suffit pas, d’autant qu’une fois parvenus en bas, je vais devoir m’arrêter pour remettre de l’eau. Et là, pour connaître ma moyenne … Bon, c’est perdu, donc je m’arrête pour recharger et je roule ensuite un peu au pif au niveau de la vitesse, entre 60 et 70 pour tenter de faire au mieux. La base chrono cesse au bout de 48 km. Soit deux pleins d’eau. Autant dire que si j’ai la bonne moyenne, c’est un miracle. Et les miracles, aujourd’hui, me semblent un concept éloigné.

Je refais le plein d’essence (et d’eau, vous commencez à connaître le truc). Un motard sur une Multistrada 1000 commence à discuter. Passionné par le Moto Tour, il fait l’étape marathon en prenant la roue des pilotes les uns après les autres, selon le rythme de chacun. Il est parti avec les premiers d’Issoire à 4 h 45 et compte rallier Toulon. Ce dingue fait donc ça volontairement, incroyable ! Je le préviens qu’avec mes soucis moteur, je risque de le retarder mais il m’accompagne. Au CP suivant, dans le Col de l’Homme Mort, Huguette refuse de redémarrer. Trop sollicitée dans la journée, la batterie commence à demander du repos. Je dois donc démarrer en reprenant la descente et en sautant sur la selle. Démarrer en poussant va devenir la nouvelle habitude pour la suite du trajet. Oui, ça commence à faire beaucoup pour une seule journée. Mais attendez, il y en a encore en stock.

Dernier plein (d’essence) avant d’arriver, la nuit s’invite. On enchaîne les petites routes, les virages se suivent et ne se ressemblent pas. En effet, Huguette a décidé de corser la difficulté. J’ai à présent droit à des coupures d’allumage aléatoires. La durée est invariablement courte : moins d’une seconde. Mais en plus du moteur, les phares se coupent aussi. Et là, c’est tout de suite beaucoup plus amusant quand ça survient au milieu du virage sur une route non éclairée. Le faisceau de la Multistrada qui passe en plein phare m’évite de visiter à nouveau les fossés. La journée n’est pas terminée, il reste encore 100 bornes mais je n’en peux plus, physiquement comme mentalement. Et je vous épargne les détails sur les douleurs infligées par le parpaing qui sert de selle au bout de tant d’heures de roulage.

Le panneau Mazaugues apparaît dans la lumière des phares, il reste un peu plus d’une heure. Sauf que là, tout se coupe, pour de bon. Le voltage est bon mais le démarreur ne provoque qu’un « poc » peu convaincant et malgré plusieurs séances de poussette dans les rues mal éclairées, Huguette semble en grève. On comprendra plus tard que le moteur est tartiné d’eau, que ça a coulé partout et que (entre autres) la bougie n’a pas aimé. J’en suis 10 tentatives de démarrage et 75 jurons, je suis à deux doigts de jeter l’éponge. Mais après tout, quand on est « légèrement » têtu comme je le suis, on est un peu obstiné aussi. Donc je ne lâche pas. Je finis par aviser une montée. Je pousse la moto vers le haut. Il fait au moins 400 degrés dans le casque, j’ai fait du sport pour 2 ans et si cette fois, elle ne démarre pas, j’arrête. Contact, je passe la 2, on se lance dans la pente, j’embraye, je me jette sur la selle. Le moteur craque, démarre et cale. Je suis en bas de la descente, soyons francs, au fond du trou. Je béquille la moto, pose ma tête sur la selle et je hurle. Tant pis pour le voisinage, je hurle, il faut que ça sorte. Pas un abandon maintenant, pas si près de Toulon. Je m’en fous d’arriver dernier, je veux arriver. Je remets le contact et je pousse la moto. Je crois que je n’ai jamais couru aussi vite de ma vie. Je prends appui sur le repose-pied, je me jette sur cette selle que je ne supporte plus, je lui colle un grand coup de reins. BROOOAAAAAP ! Elle a démarré. Je débraye, je mets des coups de gaz à m’en déchirer les tympans, hors de question de caler. Elle semble décidée à tenir cette fois. Par sécurité, je tourne le robinet d’essence en réserve et je reprends le tracé. Pendant que je devenais liquide, le moteur a dû sécher car les farces de l’allumage ne reviendront pas. Je roule aussi vite que le permet mon état de fatigue. Par chance, les changements de direction sont à présent assez rares et l’entrée de Toulon se dessine. On est à présent en ville, plus que quelques bornes !et la journée sera à ranger dans la case des souvenirs inclassables. Encore 1 400 mètres, je compte les cases du roadbook comme un sourd attendant la sortie du prochain album de Jul. Le voilà ce dernier rond-point !

J'ai pointé à l'heure sur celle-ci. Mais je suis à bout. #MotoTour #JourLePlusLong

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J’y suis. 741 kilomètres et 18 litres d’eau avalés par le radiateur plus tard, j’y suis. Mes mains n’en peuvent plus, mes jambes sont à bout et ma tête a déconnecté depuis longtemps. Je ne sais même plus quelle heure il est, je m’en moque, je suis à Toulon alors que tout s’y opposait aujourd’hui. Je vais pouvoir goûter au Mont Faron demain, si la moto est en état. J’arrive au CH, je pointe. C’est le seul CH de la journée auquel je pointe dans les temps. Stéphane est là, il m’applaudit, comme les commissaires et quelques concurrents qui attendaient mon arrivée. Je suis officiellement le dernier de la journée. Qu’importe, je serai là demain.
En attendant, il est temps que la journée s’arrête.

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